Événements > Front de l'Ouest > La campagne de France > La bataille de Dunkerque

Après avoir percé le front français en son centre, les Allemands entreprennent un gigantesque mouvement en forme de coup de faux qui aboutit à l'encerclement des armées alliées du Nord, lequel est totalement réalisé le 20 mai. Bousculées par les Allemands depuis la rupture de Sedan, les forces alliées, qui ont dû retraiter vers le nord de la France, sont maintenant acculées à la mer, dans le secteur de Dunkerque. L'armée belge, dix divisions de la Ire armée française et le gros du corps expéditionnaire britannique (B.E.F.) se trouvent pris au piège entre les unités blindées de von Kleist et les armées allemandes qui arrive du nord-est.

La veille, faisant suite au rapport alarmant de Lord Gort et sans en informer l'Amirauté française, l'Amirauté anglaise a pris les premières dispositions pour évacuer par Dunkerque les soldats du corps expéditionnaire. Churchill a dépêché sur place le général Ironside, chef d'état-major impérial, afin de se rendre compte de la situation. Ce même jour, l'amiral Abrial, commandant en chef des forces maritimes Nord, a nommé l'amiral Platon gouverneur de Dunkerque.

Le général Ironside arrive le 20 mai, à 8h15, à Wahagnies, au QG du commandant en chef du corps expéditionnaire. Il apporte les instructions du Cabinet selon lesquelles le B.E.F. marchera, face au sud, sur Amiens, en attaquant toutes les forces ennemies qu'il rencontrerait sur sa route, et prenant ainsi position à la gauche de l'armée française. Ironside a également reçu pour instruction d'informer le général Billotte et le commandement belge des décisions arrêtées à Londres, tout en montrant au roi des Belges que le mieux, pour ses troupes, serait de faire mouvement dans la nuit entre l'armée anglaise et la côte.

« Je discutai ces instructions avec le chef d'état-major impérial, écrit Lord Gort dans son rapport. Je lui fis observer qu'une retraite vers le sud-ouest, pour souhaitable qu'elle fût en principe, ne me semblait pas praticable, dans les circonstances du moment. En premier lieu, il faudrait décrocher sept divisions qui se trouvaient en contact avec l'ennemi sur l'Escaut, lesquelles seraient suivies sur les talons par les forces allemandes ; livrer un combat d'arrière-garde ; attaquer en même temps face au sud-ouest ; enfin, foncer à travers les forces ennemies vers la Somme. Durant toute cette manœuvre, il faudrait se garder sur les deux flancs. Deuxièmement, la situation de l’arrière rendait improbable la possibilité de soutenir des opérations offensives, en raison de l'imminence de la rupture des communications avec les bases. Enfin, j'avais l'impression que, même si j'avais été décidé de tenter la manœuvre, ni la Ire armée française, ni l'armée belge, n'auraient été en mesure de s'y joindre. »

Malgré ces opinions pessimistes, le commandant du corps expéditionnaire britannique se résout finalement à contre-attaquer au sud d'Arras avec deux divisions – les 5e et 50e divisions. Le général Ironside approuve ce plan et part pour Lens, en compagnie du chef d'état-major de Lord Gort, afin de rencontrer les généraux Billotte et Blanchard.

À Lens, le général Ironside présente le projet de Lord Gort au général Billotte. Ce dernier approuve le plan et déclare que les Français soutiendront l'attaque anglaise avec deux divisions de la Ire armée qui marcheront sur Cambrai. L'ensemble de la manœuvre sera commandé par le général français Altmayer. Au cours de cette entrevue, aucune décision n'est prise quant aux modalités d'exécution, ni quant à la date de l'attaque, ce qui entrainera des flottements regrettables.

La bataille pour Arras commence à 1h40 du matin. À 6h, la 7e division de Panzer de Rommel atteint Beaurains, à 4 kilomètres au sud d'Arras. Elle est stoppée plusieurs heures durant par des troupes françaises, qui se sont infiltrées dans ses lignes de communication, et doit demeurer sur la défensive durant le reste de la journée. C'est Guderian qui accomplit l'action décisive de la journée. À 10h30, les chars de la 1re et de la 2e division Panzer franchissent la Somme, puis descendent le fleuve par les deux rives. Ils arrivent à 14h devant Abbeville, s'en emparent, et poussent, dans le sud, des éléments légers jusqu'à Aumale, tandis que la 10e division de Panzer coupe le confluent de l'Avre et de la Somme. À la fin de l'après-midi, la coupure entre les armées alliées du Nord et celle du Sud atteint 90 kilomètres. Un large couloir se dessine, par où continuent à s’engouffrer les divisions blindées allemandes.

À 20h, les Panzer de Guderian atteignent la côte, à l'ouest de Montreuil-sur-Mer. Guderian établit aussitôt trois « secteurs de sécurité » sur la Somme, pour prévenir toute contre-attaque venant du sud. Derrière cette barrière protectrice, les blindés de von Kleist poursuivent leur route, fonçant sur Calais et Boulogne, se rabattant sur les arrières de la Ire armée française et du corps expéditionnaire britannique. Les armées alliées qui luttent dans le nord sont désormais coupées en deux par les unités allemandes dont la densité ne cesse de s'accroître. Confronté à l'aggravation de la situation, Lord Gort décide d'exécuter dès le lendemain, 21 mai, l'opération projetée à Lens, entre le général Ironside et le général Billotte.

Le lendemain, à 12h30, le chef du corps expéditionnaire britannique reçoit un message du général Blanchard l'informant que les forces françaises ne pourront se mettre en route que le 22 ou la nuit suivante, en raison de l'encombrement des routes qui entrave tout mouvement. Mais Lord Gort, conscient qu'un temps précieux est perdu, décide d'attaquer, à 14h, en direction d'Arras, sans tenir compte du message du général Blanchard.

À 14h, la contre-attaque britannique, conduite par le général Franklyn, débute. Le général Rommel nous livre le récit de la bataille : « Tandis que de violents combats se déroulaient dans le secteur Tilloy-Baurains-Agny, de puissantes forces blindées avaient jailli d'Arras, nous infligeant de fortes pertes en hommes en matériel. Les canons antichars que nous mîmes rapidement en batterie se montrèrent trop légers pour agir efficacement contre les chars britanniques fortement blindés. La plupart d'entre eux furent mis hors de combat par l'artillerie adverse ainsi que leurs servants. Un grand nombre de véhicules fut brûlé. Des unités de S.S. voisines (notamment la division Totenkopf) durent se replier vers le sud sous le choc de cette attaque. Enfin, l'artillerie divisionnaire et les canons antiaériens de 88 mm réussirent à stopper les blindés ennemis au sud d'une ligne Beaurains-Agny. Notre artillerie, à elle seule, détruisit 28 chars ennemis ; la D.C.A. un char lourd et sept chars légers. » Les Anglais sont finalement contraints de se retirer dans Arras, après avoir essuyé de lourdes pertes.

Cette opération sera la seule contre-attaque sérieuse lancée par les armées encerclées, avant leur anéantissement final. L'échec de cette offensive achève de convaincre Lord Gort qu'il n'y a plus d'autre issue possible pour le corps expéditionnaire britannique que de se replier sur Dunkerque. Côté allemand, la contre-attaque d'Arras provoque un vent de panique. « Les généraux Kluge et Kleist furent particulièrement troublés, écrit Rommel. Kluge inclinait à stopper toute reprise de l'avance vers l'ouest, jusqu'à ce que la situation dans le secteur d'Arras se fût rétablie. Kleist, lui aussi, devint prudent jusqu'à la nervosité. Il donna aussitôt l'ordre à Guderian, qui remontait vers le nord, de ne pas progresser trop vite en direction de Boulogne et de Calais. »

Dans l'après-midi, une conférence interalliée se tient à Ypres. Y assistent, du côté français : les généraux Weygand, Billotte, Falgade, Champon et l'amiral Abrial ; du côté anglais : l'amiral Keyes ; du côté belge : le roi Léopold, les généraux Michiels et Overstraeten. Le général Gort, qui aurait dû participer à la conférence, se fait attendre. Il est finalement décidé de commencer sans lui. Au cours de la conférence, le général Weygand expose son plan d'opérations. Celui-ci consiste à attaquer simultanément de la région de Cambrai vers le sud, et de la Somme vers le nord, de manière à ressouder vers Bapaume les deux branches de la ligne de bataille, séparées depuis la rupture du front à Sedan. Les Belges devront se replier sur l'Yser, où ils prendront position face à l'est, comme en 1914. Tandis qu'ils assureront ainsi la protection du flanc gauche, sur un front de 90 kilomètres, Français et Britanniques attaqueront face au sud, avec huit divisions, sur le front Bapaume-Cambrai. Ils feront leur jonction avec les forces françaises disposées au sud de la Somme qui, simultanément, attaqueront face au nord. Pour que cette opération ait toutes les chances de réussir, il faut que son point d'application soit situé là où le corridor occupé par les Allemands est plus étroit, c'est-à-dire entre Bapaume et Chaulnes, où sa largeur n'excède pas 40 kilomètres.

Le général van Overstraeten s'oppose à ce plan, car celui-ci prévoit que l'armée belge se repliera tout entière sur l'Yser, sacrifiant la défense de son propre territoire. Selon lui, l'armée belge devrait plutôt rester sur ses positions actuelles et établir un réduit national dont le ravitaillement serait assuré par Ostende et Dunkerque. Le général van Overstraeten fait état de la fatigue des troupes belges, qui n'ont cessé de retraiter, et de leur démoralisation. Le général Weygand proteste en mettant en avant les conséquences qu'entraînerait un tel plan. D'après le généralissime, si les Belges se laissent séparer des Alliés et ne se dirigent par sur Nieuport comme il le demande, un trou de 80 kilomètres s'ouvrira sur la gauche des Britanniques, qui devra être comblé coûte que coûte. Contraint de choisir entre les deux thèses, le roi Léopold demande 24 heures de réflexion. La conférence se termine sans que Lord Gort n'ait assisté à la conférence.

Le général Gort arrive à Ypres après le départ du général Weygand. Il y trouve le roi des Belges, le général Billotte et le général Falgade en train de conférer sur les problèmes posés par le repli de l'armée belge. D'après le général Gort, bien que l'on ait parlé de l'attaque prévue, aucune mesure d'exécution ne fut arrêtée ce soir-là. De toute évidence, il s'agit d'un malentendu, car Weygand a bien exposé un plan et il est parti persuadé que ce plan allait être exécuté.

À l'issue de la conférence, alors qu'il regagne son Q.G. en auto, le général Billotte est victime d'un grave accident de voiture. Le général tombe dans le coma. Il meurt le 23 mai, sans avoir repris connaissance et sans avoir pu donner des ordres. Le 23, le général Blanchard prend le commandement du groupe d'armées n°1, en remplacement du général Billotte, tandis que le général Prioux remplace Blanchard à la tête de la Ire armée et que le général Langlois remplace le général Prioux à la tête du corps de cavalerie. La nomination du général Blanchard n'est officiellement confirmée que le 25 mai, à minuit. Le général Blanchard, qui n'a pas assisté à la conférence d'Ypres, n'a qu'une vision confuse des plans du général Weygand. La mort du général Billotte provoque un dangereux flottement au sein des états-majors du groupe d'armées n°1.

Le 22 mai à midi, s'ouvre, au château de Vincennes, un Conseil de guerre interallié. Assistent à la séance, du côté anglais : Winston Churchill, le général Sir John Dill, le vice-chef d'état-major de l'Air Peirse et le général Ismay ; du côté français : Paul Reynaud, le général Weygand et quelques officiers de son état-major. Avant le début du Conseil, le haut commandement belge a fait savoir au général Weygand que le roi Léopold accepte que l'armée belge se porte sur l'Yser, après une première étape sur la Lys, et que ses éléments mécanisés soient mis à la disposition du commandement français. Après un exposé de la situation militaire, le général Weygand présente la manœuvre qu'il préconise. Il s'agit, à peu de chose près, du plan qu'il a exposé la veille à la conférence d'Ypres. Paul Reynaud, Winston Churchill et Sir John Dill donne leur approbation. Pour le Premier ministre, le rétablissement des communications entre les armées du Nord et celles du Sud est indispensable car le corps expéditionnaire va bientôt manquer de vivre et le ravitaillement des forces anglaises par la Manche devient extrêmement aléatoire. Pour la réussite de l'opération, le général Weygand réclame que l'aviation britannique soit pleinement engagée dans la bataille.

Au matin du 23 mai, le général Weygand donne l'ordre d'avertir tous les chefs de corps de la manœuvre prescrite : « Dans le carré fermé à l'ouest par la mer, au sud par la Somme, au sud-est par les actions convergentes Frère et Blanchard, à l'est par les Belges, déclare le généralissime, le gros des Panzerdivisionen doit trouver sa mort par inanition. L'ennemi s'est placé dans une situation qu'il faut exploiter sans retard. Que tous comprennent la manœuvre et s'y donnent avec initiative, résolution, fermeté inébranlables. » Mais la manœuvre conçue par Weygand entre le 19 et le 21 mai se fonde sur une situation militaire qui n'existe plus le 23. Un temps précieux a été perdu, mis à profit par les armées ennemies, qui se sont solidement implantées.

Sous la pression des Allemands, les Belges sont contraints d'abandonner Terneuzen et Gand. Le Q.G. du roi Léopold est informé par le commandement français qu'il ne peut plus compter sur les bases de Gravelines, de Dunkerque et de Bourbourg, devenues indispensables au ravitaillement des armées françaises, et qu'il doit se contenter d'Ostende et de Nieuport. Cette décision rejette définitivement l'armée belge vers le nord en l'obligeant à se rapprocher des bases sans lesquelles elle ne peut se ravitailler en vivres et en munitions. Elle rend le roi de plus en plus sceptique sur les possibilités d'exécution du plan Weygand.

Les divisions de Panzer de von Keist gagnent du terrain. Boulogne menacé ne va pas tarder à succomber. Calais est isolé. Rommel contourne les faubourgs ouest d'Arras, menaçant les arrières des troupes anglaises qui y sont engagées. Lord Gort s'inquiète du débordement d'Arras par l'ouest. Il se rend compte que sa situation s'aggrave d'heure en heure, et il doute de l'efficacité de la manœuvre qu'on lui a imposée.

Sur les instances de Churchill, Lord Gort accepte de reprendre contact avec le général Blanchard.
« Je le vis, écrit le chef du corps expéditionnaire britannique, et lui proposai d'organiser une attaque en direction du sud, avec 2 divisions britanniques, une française et le corps de cavalerie français, mais pas avant le 26 mai... Je priai le général Blanchard de demander au G.Q.G. comment cette opération pourrait se synchroniser avec l'offensive que l'on était en train, paraît-il, de préparer sur la ligne de la Somme. J'insistai sur le fait que l'effort principal devait venir du sud et les forces du Nord ne pouvaient effectuer qu'une sortie. Je ne reçus de qui que ce fût, aucun renseignement sur la position exacte de nos forces, ni sur celles de l'ennemi sur l'autre bord de la brèche. Je ne reçus non plus ni précisions, ni horaires sur les projets d'attaque dans cette région. »
À partir de ce moment, Lord Gort, irrité et déçu, se désintéresse du plan Weygand. Il décide de replier ses 5e et 50e divisions au nord d'Arras dans le courant de la nuit.

Au cours de la nuit, la 5e et la 50e division britannique évacuent Arras et se replient sur le canal de la Haute-Deûle. Lord Gort prescrit également de faire sauter les ponts sur le canal entre Béthune et Pont-à-Vendin. Ce mouvement est suivi par trois divisions anglaises stationnées dans la région de Lille. Parallèlement à ce décrochage, l'état-major anglais donne l'ordre à ses troupes de se préparer à évacuer Le Havre. Depuis son voyage en France, Sir John Dill partage le point de vue de Lord Gort : le salut du corps expéditionnaire britannique ne doit pas être cherché dans une percée vers le sud, mais dans un repli vers les côtes, permettant une évacuation rapide sur l'Angleterre, par Dunkerque.

« La coupure entre les armées du Nord et celles opérant au sud vers la Somme était auparavant de 30 kilomètres, déclare le général Weygand. J'espérais la réduire fortement et même la combler lorsque, par le retrait des Britanniques, cette distance fut portée de 30 à 70 kilomètres. » De ce fait, le plan Weygand devient inexécutable. Le généralissime adresse alors au général Blanchard l'instruction suivante : « Efforcez-vous constituer tête de pont la plus étendue possible couvrant Dunkerque, indispensable à ravitaillement de la bataille. » Les chances de rétablir la jonction entre les armées du Nord et du Sud se sont évanouies. La seule manœuvre stratégique qu'ait voulu tenter le haut commandement allié, au cours de la campagne de l'Ouest, ne se réalisera pas.

Le 24 mai, le Führer convoque d'urgence ses conseillers militaires à son G.Q.G. de Charleville. Un conseil de guerre a lieu auquel prennent part le général Keitel, chef de l'O.K.W., le général Jodl, chef des opérations, le général von Brauchitsch, commandant en chef des forces terrestres, le général von Rundstedt, commandant le groupe d'armées A, et plusieurs autres officiers d'état-major. Le général von Brauchitsch manifeste son intention de porter un coup décisif aux forces franco-britanniques piégées devant Dunkerque. « La plus grande bataille d'encerclement de l'Histoire, déclare Keitel, doit se terminer par l'anéantissement de toutes les troupes anglaises, françaises et belges qui combattent encore dans les Flandres. » De son côté, Rundstedt insiste sur la nécessité d'une pause pour compléter ses unités et rétablir l'équilibre des forces avant le « dernier acte » de l'encerclement. Les Anglais ont lancé, au sud d'Arras, une contre-attaque difficilement contenue par la 7e division de Panzer. En outre, près de la moitié des véhicules blindés du groupe d'armées A se trouvent hors d'usage, soit en raison de dommages causés par l'ennemi, soit par suite de pannes. Hitler tombe d'accord avec le général von Rundstedt. Il prescrit en conséquence :
1° De ne plus pousser les divisions Panzer vers le nord-ouest, mais de les regrouper dans la région de Saint-Quentin, en vue de la deuxième phase des opérations, dont le déclenchement est fixé le 31 mai.
2° De confier à l'infanterie et à l'aviation seules le soin de terminer la bataille des Flandres.

Ordre est donné d'arrêter la marche en avant de toutes forces mécanisées et blindées sur la rive gauche de l'Aa et en deçà des canaux menant vers la Bassée. Cet ordre inattendu consterne les généraux. Le colonel Schmundt, aide de camp du Führer chargé de transmettre les ordres, rapporte : « Ils ressemblaient à une meute de chiens de chasse, arrêtés en plein élan juste avant la curée et qui voient échapper leur proie. » La décision de Hitler surprend Guderian qui n'a pas le cœur de faire reculer les éléments du 19e corps ayant déjà franchi l'Aa et dont certains se trouvent à moins de 15 km de Dunkerque. C'est aux fantassins déployés dans les Flandres qu'échoie la tâche de réduire la tête de pont allié.

Hitler préfère conserver ses blindés pour la seconde phase de l'offensive contre la France, plutôt que de les risquer au nord, sur un terrain peu propice à leur déploiement. Il craint notamment de voir son corps de bataille blindé s'enliser dans une région marécageuse qu'il a bien connue durant la Grande Guerre. Ce n'est pourtant pas l'unique raison qui explique l'ordre donné par Hitler. Selon le général Blumentritt, chef des opérations de Rundstedt, Hitler croit qu'« une fois conclue une paix raisonnable avec la France, une entente avec l'Angleterre deviendrait possible. » Ainsi, Hitler aurait voulu ménager les Britanniques dans le dessein de signer la paix une fois la France vaincue. Goering a également pesé dans la décision de Hitler. Halder pense que « Goering, qui connaissait bien son Führer, exploita son inquiétude. Il proposa de mener seul, avec la Luftwaffe, la grande opération d'encerclement, ce qui éliminait le risque d'employer les précieux Panzer. Il espérait, après la campagne foudroyante conduite jusque-là par l'armée de terre, parvenir, avec son aviation, à forcer la décision et à s'assurer ainsi la gloire finale de toute l'affaire. »

Côté français, suite à l'effondrement du plan stratégique qu'il a élaboré, le général Weygand envisage la mise en place d'un camp retranché autour et en avant des ports de la côte – Calais (qu'il faudra s'efforcer de dégager), Dunkerque et Ostende – et d'y fixer le plus longtemps possible le gros des forces ennemies. À la faveur du délai ainsi gagné, le général Weygand compte pouvoir établir un front défensif, échelonné en profondeur, sur la ligne allant du sud de la Somme à la ligne Maginot, en passant par Abbeville, Amiens, Laon et Rethel. Sur ces positions, les forces françaises attendront de pied ferme que l'ennemi déclenche la deuxième phase de la campagne. Pour que cette défense ait le temps de s'organiser, il importe que les éléments français, anglais et belges du groupe d'armées n°1 conjuguent leurs efforts, pour résister sur place le plus longtemps possible.

Profitant de la pause provisoire des divisions blindées allemandes, la défense des accès terrestres de la ville de Dunkerque est organisée de manière efficace. Le général Falgade est désigné par Weygand commandant des forces terrestres de la région Boulogne-Calais-Dunkerque. Le généralissime donne carte blanche au général Blanchard pour assurer la défense du camp retranché de Dunkerque.

L'immobilisation temporaire des divisions de Panzer n'entraîne pas pour autant un arrêt de la bataille. Entre Gravelines et Watten, des combats ont lieu au cours desquels le terrain est âprement défendu par les Français. Malgré de lourdes pertes, l'ennemi ne parvient pas à passer. Plus au nord, dans le secteur belge, la situation est plus délicate. L'infanterie allemande progresse dans les faubourgs de Courtrai, atteignant l'Escaut et la Lys.

Autour de Boulogne, la situation se dégrade d'heure en heure après que les Britanniques ont procédé à l'évacuation par la mer de leurs hommes. Les unités françaises qui défendent encore la ville, commandées par le général Lanquetot, tentent de rallier le périmètre ouest du camp retranché, établi sur le cours de l'Aa. Cette tentative se solde par un échec qui coûte la vie au général Caille, chef de la 21e division d'infanterie. Le 25, Boulogne tombe malgré une résistance acharnée.

C'est maintenant au tour de Calais de subir l'assaut des Allemands. Les unités britanniques, commandées par le général Nicholson, se défendent farouchement. Elles sont rapidement repoussées à l'intérieur de la citadelle, transformée en un gigantesque brasier par les bombardements de la Luftwaffe. Nicholson rejette toute reddition. Simultanément, sur le front de l'Aa, ainsi que devant Gravelines, la défense française bloque toute tentative d'avance de l'ennemi, auquel elle inflige de lourdes pertes.

Au début de l'après-midi du 25 mai, le Q.G. britannique apprend que le front belge vient d'être enfoncé à Courtrai. Sir John Dill télégraphie au Premier ministre pour lui exposer les dangers qui menacent le corps expéditionnaire, par suite de l'effondrement du front belge. Le général Gort craint que son dernier espoir d'atteindre la côte ne s'évanouisse, si la trouée entre la gauche britannique et la droite belge n'est pas rapidement colmatée. Il décide donc de se replier sur la ligne Ypres-Comines. En réponse aux messages de Sir John Dill et de Lord Gort, Anthony Eden, ministre de la Guerre britannique, télégraphie au chef du corps expéditionnaire : « Tous mes renseignements concourent à démontrer que l'offensive française partie de la Somme ne pourra réunir les forces suffisantes... S'il en était ainsi, vous seriez devant un état de choses où la sécurité du corps expéditionnaire britannique devra être votre souci prédominant. »

À 19h, une réunion du Comité de guerre a lieu à l’Élysée, sous la présidence d'Albert Lebrun. « Tous considéraient que la défaite était inévitable, écrit William L. Langer, mais nul n'osait encore exprimer cette pensée. » Le général Weygand expose la situation. D'après les chiffres qu'il avance, l'armée française est appelée à lutter à un contre trois. Les unités de chars sont réduites des quatre cinquièmes. L'aviation de chasse et de bombardement subit des pertes très importantes. « La France, conclut le général Weygand, a commis l'immense erreur d'entrer en guerre en n'ayant ni le matériel qu'il fallait ni la doctrine adéquate. Il est probable qu'elle devra payer cher cette coupable imprudence. Mais on ne doit penser qu'au relèvement du pays, et le courage avec lequel il se sera défendu sera un élément décisif du redressement futur ». Paul Reynaud est d'avis qu'il va falloir engager la négociation avec les Allemands. Mais à quel moment conviendra-t-il d'entamer les pourparlers ? Les accords franco-anglais du 28 mars engagent les Français à ne signer aucune paix séparée sans l'accord des Anglais. Le Président du Conseil déclare qu'en raison de la gravité des circonstances, il convient d'examiner ces différentes questions avec le gouvernement anglais. Le Comité de guerre décide que le Président du Conseil se rendra à Londres, dans les plus brefs délais, pour mettre Churchill au courant de la situation tragique où se trouve la France.

Le 26 mai, les nouvelles du front belge sont de plus en plus mauvaises. Les Belges ne possèdent plus aucune réserve. Leurs lignes craquent entre Geluwe et la Lys. Le roi Léopold lance aux Français et aux Anglais des appels à l'aide. Alarmé par la situation, le général Blanchard rencontre le chef du corps expéditionnaire britannique à Attiches. « Après une discussion d'une heure, écrit le général Gort, nous adoptâmes un plan commun pour le repli du gros des troupes derrière le front de la Lys. Ces dispositions ne devaient jouer que si la situation belge ne s'aggravait pas. » Il est évident qu'un nouveau malentendu est survenu entre Gort et Blanchard. Ce dernier quitte le Q.G. britannique, convaincu d'avoir établi un plan définitif. Pour Gort, il ne s'agit que de « dispositions conditionnelles », subordonnées à la situation dans le secteur belge.

Le général Blanchard se rend ensuite au Q.G. du roi Léopold, à Bruges, pour examiner les moyens à mettre en œuvre pour résorber la poche de Courtrai. Le général Blanchard estime que cette opération est indispensable pour la sécurité de la tête de pont prévue. Mais les troupes belges sont incapables d'exécuter une nouvelle offensive. Le roi demande que la contre-attaque nécessaire soit menée par des unités britanniques, conjointement avec la 2e division légère mécanique (DLM) française, envoyée la veille en réserve et qui se trouve en mesure d'intervenir. Le général Blanchard accepte cette proposition.

À l'issue de la conférence franco-belge, une note est adressée à Lord Gort afin de venir en aide aux Belges. Au même moment, Lord Gort reçoit un message d'Anthony Eden : « Si les informations reçues sont exactes, une seule possibilité vous reste : la mer. Toutes les plages et tous les ports situés à l'est de Gravelines serviront au rembarquement de vos forces. La marine fournira les navires et embarcations nécessaires. L'aviation couvrira totalement l'opération. Comme ce repli peut devoir intervenir très vite, il importe de vous y préparer de toute urgence. » Après lecture de ce message, Lord Gort renonce à défendre la Lys et refuse que ses troupes participent à une quelconque offensive. Malgré les protestations du général Blanchard, Gort demeure inébranlable. Son seul objectif, désormais, est de quitter le continent le plus rapidement possible.

Ce jour-là, à midi, Hitler autorise la reprise de l'attaque. L'avance des divisions de Panzer reprend. Dans l'après-midi, malgré une résistance acharnée, les défenseurs de Calais sont contraints de déposer les armes. Après la chute de Calais, les seuls ports qui demeurent à la disposition des Alliés sont Gravelines, Dunkerque et Ostende. Le périmètre du camp retranché se réduit sensiblement.

Pendant ce temps, Paul Reynaud se rend en Angleterre afin de s'entretenir avec Churchill conformément à la décision prise par le Comité de guerre tenu la veille à Paris. Le Président du Conseil laisse entendre « qu'en raison de l'usure des forces françaises, il serait prudent de prendre en considération, dès maintenant, l'hypothèse où la France serait réduite à la nécessité de déposer les armes et de chercher une solution par la voie de négociations. » « Au cours de cette séance, écrit William L. Langer, Reynaud souleva la question de savoir si, du fait que les Anglais se déclaraient incapables d'apporter à la France un soutien plus grand de l'aviation, il n'était pas de l'intérêt commun que la France conclue un armistice, avant que les Allemands se soient emparés de toute la zone côtière de la Manche. Churchill repoussa évidemment cette proposition, et confirma la volonté anglaise de lutter jusqu'au bout. » Le ton monte lorsque Reynaud commence à lire une note préparée par le général Weygand sur la situation militaire. Dès les premières lignes, le général Ironside repousse cette note « parce qu'elle semble reprocher à Lord Gort de ne pas se conformer aux directives du généralissime ». Craignant d'envenimer la situation, le Président du Conseil renonce à lire le rapport de Weygand et repart pour Paris sans qu'aucune des questions essentielles qui avaient motivé son voyage à Londres n'ait été posée ni même résolue.

Après le départ du Président du Conseil, le War Office envoie le télégramme suivant au commandant du corps expéditionnaire : « Le Premier ministre s'est entretenu cet après-midi avec M. Paul Reynaud. Les Français ne pourront pas lancer l'attaque au sud. Repliez-vous sur la côte. Le général Weygand donnera des ordres en ce sens ». Ce télégramme confirme le général Gort dans ses dispositions ; il lui fait croire, en outre, que Reynaud et Weygand sont d'accord avec elles, ce qui est inexact. Lord Gort prend alors ses dispositions pour le repli final. « Il a déjà donné des instructions pour l'embarquement d'un certain nombre de spécialistes, dont on ne peut se passer, cela afin d'alléger la situation du ravitaillement. Il envoie maintenant l'ordre de repli à toutes les unités qui ne sont pas nécessaires pour assurer les combats d'arrière-garde. »

À 18h57, l'Amirauté britannique engage officiellement l'évacuation par la mer de son corps expéditionnaire. Cette opération navale de grande envergure, conçue dans l'urgence, porte le nom de « Dynamo », en hommage à la pièce où l'amiral Ramsay a établi ses quartiers à Douvres et où, durant la Grande Guerre, un générateur d'électricité avait été installé, lui valant ainsi le nom de « Dynamo Room ».

À ce moment, le périmètre de défense de Dunkerque est solidement organisé. Il s'étend de Nieuport, à l'est, par Furnes et Bergues en suivant le cours des canaux, jusqu'à Gravelines, à l'ouest. Les Français assurent la défense de la moitié ouest, de Bergues à Gravelines, et les Anglais celle du reste. Le front réservé aux Britanniques est divisé en trois secteurs : un par corps. Chacun de ces secteurs possède sa bande côtière pour l'évacuation, ses réserves de vivres et de munitions à l'intérieur du périmètre avec une zone de regroupement située à l'extérieur. Pour résoudre le problème des embouteillages, tous les véhicules doivent, à de rares exceptions près, être abandonnés au-delà des canaux. Le brigadier Lawson est chargé d'organiser les troupes déjà parvenues à l'intérieur du périmètre et de fortifier ensuite les défenses le long des voies d'eau au fur et à mesure de l'arrivée des autres unités.

Quelques jours plus tôt, l'amiral Ramsay a commencé à étudier un plan « d'évacuation d'urgence, par la Manche, de forces très importantes ». La réussite de l'opération repose sur l'utilisation de trois ports : Calais, Boulogne et Dunkerque. Mais, le 23 mai, les Allemands s'emparent de Boulogne. Trois jours plus tard, Calais tombe à son tour. Les Alliés ne tiennent plus que 45 kilomètres de côte, entre Gravelines et Nieuport, de part et d'autre de Dunkerque. Dès lors, la conception même de l'opération Dynamo se trouve compromise.

Le problème essentiel consiste à trouver des navires en quantité suffisante pour évacuer un maximum d'hommes dans un minimum de temps. Les difficultés de la côte française interdisent l'emploi de gros navires. Les petits bateaux manquent. On compte plus de deux cents destroyers en service au début des hostilités, mais certains ont été perdus ou endommagés et d'autres, plus nombreux encore, se trouvent chargés de missions dont il est impossible de les relever. Pour mener les opérations d'évacuation, les Anglais disposent de ferry-boats, dont beaucoup ont été spécialement construits pour être employés dans les ports de la Manche, et de péniches automotrices qui peuvent naviguer dans ces eaux. Ils peuvent également compter sur quarante caboteurs hollandais qui se sont enfuis après la chute des Pays-Bas et sont à présent armés avec des équipages de la Royal Navy. Avec l'aide de ces bâtiments et d'un certain nombre de petits navires, les Anglais espèrent pouvoir entreprendre avec quelque chance de succès l'opération Dynamo.

L'amiral Ramsay doit résoudre d'autres problèmes. Douvres, avec ses huit postes à quai destinés aux paquebots qui assure en temps normal la traversée de la Manche et ses cinquante bouées-coffres, n'est pas adapté à l'impressionnante concentration de navires qu'exige l'opération Dynamo. Bientôt, vingt bâtiments à la fois doivent être mouillés, à raison de trois par poste, tandis que les autres navires se succèdent le long des bouées-coffres pour mazouter ou embarquer des provisions. À Dunkerque, la ville et les quais subissent depuis plusieurs jours de violents bombardements. Les conduites d'eau et les canalisations électriques sont coupées, les docks hors d'usage. Il ne reste qu'une jetée et deux môles – celui de l'ouest, qui se trouve à l'extrémité des installations pétrolières, et celui de l'est, plus important, qui s'étend sur plus d'un kilomètre à l'intérieur de la rade. Le mouillage des navires le long de ce dernier môle est difficile, car il n'a jamais été prévu pour un tel usage.

La traversée de la Manche pose de nombreuses difficultés. Les équipages des navires sont soumis aux tirs des batteries de la région de Calais et aux bombardements aériens. Le capitaine Duggan, commandant du paquebot de l'île de Man, le Mona's Queen, qui gagne Dunkerque le premier soir de l'opération, raconte : « Les obus sifflaient autour de nous. La première salve fut trop longue, la seconde trop courte. Je pensai que la troisième ferait mouche ; par chance, elle nous manqua, elle aussi. Le bâtiment était couvert d'éclats, surtout le pont des embarcations et le pont-promenade. Un bombardier Junkers piqua sur nous et largua cinq bombes qui nous manquèrent de peu. Pendant ce temps, nous étions toujours canonnés, encore que nous fussions à présent hors de portée. Le Junkers fut touché et s'abîma dans les flots. Un autre nous attaqua, mais avant de nous atteindre, il fut descendu en flammes. La tension se relâcha un peu... »

À Dunkerque, les réservoirs à pétrole, les entrepôts, les hangars, les installations des quais sont en flamme. Les flammes s'élèvent au-dessus de la ville en ruine. Dans la baie, de nombreuses épaves rendent la navigation dangereuse. Il devient bientôt impossible d'embarquer les hommes dans le port. Il faut désormais utiliser les plages de sable qui jalonnent la côte, de part et d'autre de Dunkerque, de Nieuport à Gravelines. Mais Ramsay ne dispose encore que de peu d'embarcations légères, indispensables pour transporter les soldats jusqu'aux navires de plus fort tonnage qui ne peuvent s'approcher des plages. Il demande alors à l'Amirauté de prendre de toute urgence les mesures nécessaires.

Les Britanniques entreprennent de recenser tout ce qui peut flotter afin de mobiliser le plus de bateaux possible pour assurer l'évacuation des soldats pris dans la nasse de Dunkerque. Au bout du compte, ils vont engager quelque 800 bâtiments de toutes sortes, jusqu'à de simples yachts, des remorqueurs de la Tamise ou d'antiques bateaux à aubes. De leur côté, les Français vont faire appel à 336 bâtiments de pêche belges réfugiés dans les ports du Bessin et dont les équipages seront renforcés ou remplacés par des marins français. Dans un article paru sous le titre « Le miracle de Dunkerque » , l'écrivain et journaliste britannique Richard Collier évoque l'incroyable flottille anglaise en ces termes : « On n'avait jamais vu pareille armada. Des centaines de bateaux, construits pour effectuer de courts trajets en rivière, n'avaient jamais pris la mer. Peu d'entre eux étaient protégés contre les mines, presque tous manquaient d'armement et de provisions convenables. À mesure que cette flotte approchait de Dunkerque, même les officiers de marine les plus endurcis sentaient leur gorge se serrer. »

Les Français sont surpris de découvrir que, sans attendre un accord, leur allié a déjà entamé à grande échelle des opérations d'évacuation. L'évacuation se poursuit dans la nuit du 26 au 27. À minuit, près de 30 000 hommes ont rejoint Douvres. Le lendemain, à l'aube, le tir des batteries de Calais et les attaques aériennes redoublent d'intensité. De nombreux navires subissent des avaries, d'autres rebroussent chemin. Il devient évident que la voie déminée la plus courte, obligeant les navires à passer à portée de tir des batteries installées à Calais, doit être abandonnée au profit d'itinéraires plus longs.

Une réunion alliée se tient à Cassel. Gort a délégué un représentant et les Belges sont absents. Les Français évoquent la nécessité de reprendre Calais, dont le port faciliterait grandement le ravitaillement de la tête de pont. Le général Koeltz lit un ordre du jour du général Weygand prescrivant de passer à la contre-attaque partout où ce sera possible. L'exécution est prévue en deux temps : il s'agit d'abord de regrouper l'armée française au nord de la Lys, puis d'étendre la droite des forces jusqu'à Calais. Cependant, le général Adam, l'envoyé de Gort, se montre uniquement préoccupé par la nécessité d'accélérer l'embarquement du B.E.F. et d'organiser la circulation dans le camp retranché menacé d'engorgement.

Français et Anglais sont orientés vers des buts différents. « En deux mots, écrit le colonel de Bardies, les Français sont tentés de tenir bon, pour constituer une tête de pont aussi large que possible à l'instant où les Anglais, sans avertir leurs alliés, vont se replier sur Dunkerque pour s'embarquer. » « Il y avait une divergence notable, écrit de son côté le général Spears, entre le plan français et le plan britannique. Weygand, et les Français en général, voulaient tenir le terrain tout autour du port et le défendre comme une forteresse assiégée. Ce projet était en contradiction complète avec la conception britannique ; de plus, il était absurde. La garnison ne manquerait pas d'être réduite à bref délai par le manque de vivres et de munitions. Ce serait un nouveau Metz, mais avec deux différences : le siège serait plus court et le Bazaine responsable ne serait pas parmi les assiégés. Il m'apparut soudain qu'aux yeux de l'armée française, la mer représentait quelque chose d'insurmontable qu'aucune armée ne pouvait affronter, à moins d'être organisée en expédition coloniale et douée de pouvoirs mystérieux et quasi surhumains... Se replier sur Dunkerque, c'était donc se retirer dans une forteresse que l'on pouvait ravitailler par mer, mais d'où aucune retraite n'était possible. Les Français ne comprenaient manifestement pas que derrière les ports s'étendait la grande chaussée de Dieu, la route la plus large et la plus vaste du monde, la voie qui mène partout. Si les troupes pouvaient embarquer, elles pourraient se remettre bientôt en ligne, sur un autre secteur du front. » Le général Weygand ne voit pas les choses sous le même œil. Selon lui, chaque jour gagné à Dunkerque est un jour de gagné pour le regroupement des forces qui auront à affronter les Allemands durant la deuxième phase de la campagne.

Au moment où se déroule la conférence de Cassel, une réunion entre amiraux français et britanniques a lieu à Douvres dans le but de préciser les modalités de l'évacuation. Il est décidé de mettre les moyens navals en commun. Toutefois, l'amiral Ramsay, commandant en chef à Douvres, et l'amiral Abrial, commandant le front maritime du Nord, demeurent seuls responsables, chacun dans leur zone respective. Une fois encore, les points de vue divergent. Pour les Anglais, il s'agit d'une évacuation totale. Pour les Français, l’évacuation ne doit toucher que quelques services superflus, et seulement pour quelque temps. Aucun délégué du général Blanchard, ni du général Gort, n'est présent à cette réunion. Ceux-ci se trouveront tardivement et imparfaitement informés. Ils ne pourront donc pas donner à leurs troupes les ordres qui auraient évité bien des frictions au moment des embarquements.

Pendant ce temps, les unités d'infanterie allemandes progressent dangereusement à l'ouest d'Hazebrouck et arrivent jusqu'à 7 kilomètres de Dunkerque, au sud-ouest de Bergues. Elles sont stoppées le long du canal de Mardyck par la 48e division. De son côté, Rommel, qui a reçu en renfort les chars de la 5e brigade de Panzer, s'est remis en marche. Il harcèle les troupes franco-anglaises qui battent en retraite dans la région de Lille.

Les opérations d'évacuation se poursuivent au cours de la journée du 27. Sous le feu des bombes, avec des installations portuaires en partie détruites, les opérations d'évacuation sont lentes et difficiles. Il faut abandonner matériel et armement pour sauver les hommes. Le général Gort n'est pas au courant de ce que les amiraux ont décidé à la conférence de Douvres. Il ne sait pas que les moyens navals ont été mis en commun. Comme ses troupes arrivent les premières au port et que, seuls d'ailleurs, sont présents les bateaux anglais, il veut faire embarquer immédiatement ses troupes sans se soucier des Français qui protestent. À la fin de l'après-midi, le capitaine Tennant débarque à Dunkerque au titre de chef des services navals britanniques. Au soir, 5992 hommes ont pris la mer.

La situation de l'armée belge à l'est du camp retranché devient d'heure en heure plus préoccupante. Une brèche béante est apparue autour de Tielt, ouvrant aux Allemands la route de Bruges, où se trouve le Quartier Général. Les munitions commencent à manquer. Les pertes sont importantes, les blessés affluent et les hôpitaux sont débordés. En milieu de journée, le roi informe les Alliés de sa volonté de capituler. Cette nouvelle est gravissime car, en déposant les armes, les Belges vont découvrir le flanc de la Ier armée. Les Britanniques, qui craignent une attaque en force sur Dunkerque et un effondrement général du front, décident dans la nuit du 27 au 28 mai d'accélérer le rythme des évacuations.

Conscient de l'urgence de la situation, le capitaine Tennant adresse le message suivant à Douvres : « Prière d'envoyer immédiatement toute embarcation disponible sur les plages à l'est de Dunkerque. Poursuivre l'évacuation pendant la nuit de demain paraît problématique. » L'absence de quai oblige les navires à mettre en place une noria de petites embarcations qui font la navette entre la côte et les bateaux. Les équipages ont beau se démener, il est impossible de ramasser sur les plages plus de 2500 hommes dans la nuit du 27. Afin d'accélérer les opérations d'embarquement, le capitaine Tennant estime ne pas avoir d'autres solutions que d'utiliser le môle est. Le mouillage y est extrêmement dangereux, mais le risque en vaut la peine. Un navire reçoit l'ordre de tenter l'opération. Cette tentative est un succès et les hommes peuvent embarquer beaucoup plus vite.

La reddition de la Belgique est signée à 0h20. La capitulation de l'armée belge découvre dangereusement le flanc gauche du corps expéditionnaire britannique. Le 2e corps du général Brooke, luttant âprement pour contenir les violentes attaques de la VIe armée allemande, doit à présent assurer la défense d'un front beaucoup plus large.

Tandis que de violents combats se déroulent sur la gauche du dispositif franco-anglais, sur la droite, dans le secteur de la 44e division d'infanterie britannique, une forte attaque allemande venant de Saint-Omer permet aux forces ennemies de s'emparer de Cassel et des collines environnantes. Dès lors, les Allemands tiennent le haut-plateau picard sec et nu, tandis que les franco-britanniques sont installés en contrebas, sur l'humide plaine de Flandre, dont l'accès est défendu. Une sorte de goulot se trouve créé ainsi entre Cassel et Ypres, à travers lequel devront passer, pour rejoindre la côte, les forces du corps expéditionnaire anglais et de la Ire armée française qui se battent encore à Lille et au sud de cette ville.

Dans le secteur de Lille, les 4e, 5e et 7e divisions de Panzer s'emparent des ponts sur le canal de la Deûle et achèvent, dans la nuit, l'encerclement des unités de queue de la Ire armée, en rejoignant à l'aube, dans le secteur de Lomme, la VIe armée allemande de von Reichenau. Le goulot se rétrécit au nord du canal de la Deûle, entre Armentières et Halluin. C'est par cet étroit défilé que devra passer tout ce qui reste de la Ire armée française.

La capitulation belge tout comme la dégradation de la situation autour de Lille conduisent lord Gort à replier dans la nuit du 28 au 29 mai les unités anglaises encore présentes sur la Lys à hauteur d'une ligne Poperinge-Ypres. Cette décision, qui ôte toute chance aux troupes françaises combattant dans la région de Lille de trouver une issue vers la mer, envenime vivement les relations entre Gort et le général Blanchard. Ce dernier supplie le général Gort de repousser de 24 heures le repli de ses troupes. Gort s'y refuse. Il insiste auprès du général Blanchard pour que celui-ci donne l'ordre de replier vers le nord « tout ce qui peut faire mouvement, quelle que puisse être la fatigue des troupes ». Il affirme sa conviction que « tout ce qui se trouvera encore au sud de la ligne Poperinge-Ypres, le 29 au matin, sera irrémédiablement perdu ».

Indigné par l'attitude de Gort, le général Blanchard se rend immédiatement au P.C. de la Ire armée pour faire part à son commandant, le général Prioux, de la décision prise par l'état-major anglais. Celle-ci va placer la Ire armée, dont les troupes sont épuisées de fatigue et incapables de se mouvoir, dans une situation tragique. Les généraux Blanchard et Prioux décident, d'un commun accord, de porter vers le nord tout ce qui est capable de se déplacer.

D'heure en heure, un flot croissant de troupes se dirige sur Dunkerque. Les convois cheminent dans une extrême confusion pour rejoindre les zones de regroupement. En entrant dans la tête de pont de Dunkerque, les Britanniques obligent les troupes à laisser leurs armes lourdes et les véhicules. Les relations entre les Français et les Britanniques se dégradent. En de nombreuses occasions, les Britanniques refusent de laisser pénétrer les unités françaises avec leur matériel à l'intérieur du camp retranché. Les sentinelles anglaises placées aux points de franchissement des canaux, l'arme au poing, n'hésitent pas à menacer quiconque voudrait y faire pénétrer des pièces de DCA ou des canons antichars, obligeant les unités à procéder à leur abandon. Les fossés, les canaux, les champs sont couverts de véhicules abandonnés. Cela n'empêche pas de nombreux véhicules d'échapper aux postes britanniques de contrôle de la circulation et de pénétrer à l'intérieur du camp retranché provoquant l'engorgement des routes menant à Dunkerque.

Sur les plages, les hommes vivent dans la peur, la faim et la fatigue. Dès le début des opérations d'embarquement, il n'y a plus de trace de discipline au sein de certaines unités. Des boutiques et des entrepôts bombardés sont la proie de pillages systématiques. Les hommes arrivent sur les plages encombrés d'objets de toute sorte, allant des caisses de cognac aux cartouches de cigarettes, des bicyclettes aux postes de radio. Une fois sur place, ils ne sont guère disposés à collaborer. L'alcool fait des ravages. Les scènes d'ivresse se multiplient à Dunkerque. Des soldats coupés de leur unité ne savent où aller. Des milliers d'hommes épuisés errent à la recherche d'un visage familier ou d'un officier chargé de l'embarquement qui leur donne des instructions et leur dit où former une file d'attente. Les hommes sont soumis aux attaques incessantes de l'aviation allemande. La plupart remarquent vite le peu de dégâts que les bombardiers allemands font sur les plages ; en explosant, les bombes soulèvent d'énormes gerbes de sable, mais elles s'enfoncent profondément et perdent la plus grande partie de leur efficacité. Un abri sommaire, notamment s'il est garanti par un talus ou par un matelas, offre une protection suffisante, sauf en cas de coup au but. Dans le secteur français, l'afflux massif des unités suscite une surpopulation qui oblige à établir des zones de rassemblement. Le maintien de l'ordre se révèle délicat tant la pagaille règne. La plupart des combattants sont obsédés par l'idée de trouver un navire sur lequel ils puissent monter à bord. De nombreux soldats français pénètrent en zone britannique dans l’espoir de pouvoir être embarqués et sont refoulés.

La journée du 28 est marquée par un effort offensif des troupes françaises pour tenter de refouler les Allemands de la tête de pont qu'ils ont installée au sud de la Somme, dans le secteur d'Abbeville. Le front défensif allemand non couvert par le fleuve s'étend sur 28 kilomètres, et semble ne disposer d'aucune unité de chars. L'opération est menée par de Gaulle – qui vient d'être promu général de brigade à titre temporaire – et les 137 chars subsistants de la 4e D.C.R. De Gaulle attaquera en direction du nord pour saisir le Camp de César (cote 84) qui commande les ponts d'Abbeville. La 4e D.C.R. est fortement handicapée par l’absence presque totale de transmission. Le général de Gaulle doit faire circuler des estafettes motocyclistes pour correspondre avec les diverses unités de sa division.

Dans l'après-midi, les 72 canons de campagne de la 4e D.C.R. pilonnent les positions allemandes, puis les chars français passent à l'attaque. Les défenses sont bousculées, et les soldats allemands refluent vers l'arrière. Au cours de la nuit, les unités françaises se réorganisent. L'attaque reprend le 29 mai, dès 4h du matin. Les chars français doivent désormais progresser en terrain découvert, battu par l'artillerie lourde allemande. Les Allemands prennent les chars français sous le feu de leurs canons de 88 mm. L'échange de tirs dure deux heures et demie. Les B1 bis parviennent à réduire au silence les canons adverses. Dès lors, la route vers le chemin du mont de Caubert, clef de la défense allemande, est ouverte. Au cours de leur avancée, les Français font de nombreux prisonniers. Ils s'emparent de Villers-Mareuil et de Mareuil-Caubert.

La panique s'installe dans les rangs allemands. Les artilleurs des pièces de 37 mm, de la seconde vague de défense, se replient, suivis par l'infanterie. Les troupes allemandes refluent vers Abbeville. Le général de Gaulle, qui ne dispose pas de liaison radio, ne se rend pas compte de la situation. Il ignore que le front allemand est enfoncé et ne cherche donc pas à exploiter la situation.

Au début de l'après-midi du 29 mai, les Allemands parviennent à maintenir, sur le mont de Caubert et dans ses environs, plusieurs batteries de canons de 105 et 88 mm. En s'approchant de cette position, les chars français sont décimés. Le 30 mai, la 4e D.C.R. tente une nouvelle percée, mais elle se brise une fois de plus devant les batteries ennemies. De Gaulle n'ira pas plus loin, et les succès tactiques de la 4e D.C.R. resteront sans lendemain.

En trois jours de combat, la 4e D.C.R. a réduit la tête de pont allemande des trois quarts. Elle a subi de lourdes pertes. 92 chars ont été perdus sur les 137 engagés. Son infanterie, forte de 4522 hommes, compte 800 hommes hors de combat. À Abbeville, les pertes de la 57e division d'infanterie allemande, ayant subi de plein fouet l'attaque des chars français, sont parmi les plus élevées des unités de la Wehrmacht en 1940 : 2300 soldats tués, blessés, disparus ou prisonniers. Elle a également perdu 102 pièces d'artillerie, 180 mitrailleuses, et une centaine de véhicules. Cette action vaut au général de Gaulle d'être cité à l'ordre de l'armée : « Chef admirable de cran et d’énergie. A attaqué avec sa division la tête de pont d'Abbeville très solidement tenue par l'ennemi. A rompu la ligne de résistance allemande et progressé de 14 kilomètres à travers les lignes ennemies, faisant des centaines de prisonniers et capturant un matériel considérable. »

Pendant ce temps, les opérations d'évacuation continuent. Le 28 mai, au petit matin, désireux de renouveler l'exploit de la veille, le capitaine Tennant demande aux navires de venir s'accoster au môle est. En l'espace de six heures, six destroyers, suivis de paquebots de la Manche et de la mer d'Irlande, se présentent, embarquent des hommes, appareillent et regagnent Douvres. Bientôt, malgré les difficultés et les dangers de la navigation dans le chenal d'accès à la mer, malgré les obus allemands et les risques encourus par leur fragile blindage s'ils heurtent les quais de béton ou d'autres navires, les destroyers peuvent emmener, par voyage, 900 hommes, entassés sur et sous le pont. David Divine écrit : « Les ponts supérieurs étaient si encombrés qu'ils étaient impossible d'utiliser les canons ; et des destroyers étaient si lourdement chargés que, lorsqu'ils changeaient de cap pour éviter les bombes, ils prenaient une gîte invraisemblable ».

Dans l'étroit chenal, encombré d'épaves, qui mène au large, il n'y a pas assez de place pour manœuvrer et, au mouillage, les bâtiments sont terriblement serrés les uns contre les autres. Dans ces conditions, il est impossible d'échapper aux bombes. C'est ainsi que le Lochgarry, chargeant des soldats dans le port sous un feu intense, ne peut rien faire pour éviter les bombes et est même, un moment, dans l'impossibilité de se déplacer – des hommes embarquaient sur quatre destroyers mouillés autour de lui.

Ce jour-là, les pertes sont très lourdes. Les navires ayant échappé au bombardement lorsqu'ils étaient à quai sont souvent endommagés ou coulés dans la passe. Le Queen of the Channel est attaqué par les « Stuka » et coulé alors qu'il partait. Le Douaisien, cargo français transportant un millier d'hommes, heurte une mine magnétique dans la passe et sombre lentement. Le vieux dragueur de mines Brighton Belle heurte une épave immergée qui éventre le fond de sa coque. Le même jour, les premiers petits bateaux commencent à arriver sur les plages – baleinières et canots de sauvetage, bateaux à voile et caboteurs remorqués ou autonomes – et évacuent les soldats.

Au cours de la matinée du 29 mai, les Allemands entrent à Gravelines et enlèvent le mont des Cats, qui domine toute la pleine flamande. Les forces françaises opérant dans la région sont encerclées. La plus grosse partie de la Ire armée, notamment le 4e et le 5e corps, ne peuvent traverser la Lys et gagner Dunkerque. Le général Prioux est resté auprès de ses hommes durant la retraite, c'est-à-dire à l'arrière-garde, avec le général commandant le 4e corps. Tous deux sont faits prisonniers, à Steenwerck, sur la Lys, avec leurs états-majors, par un détachement blindé allemand. Le reste des troupes continue à se battre dans la région de Lille avec l'énergie du désespoir. Cette résistance courageuse immobilisera la majeure partie des forces de l'armée von Reichenau, permettant ainsi de gagner davantage de temps pour les opérations de rembarquement.

Sans même attendre que Dunkerque soit tombé, Hitler prépare la deuxième phase de la bataille. Il a donné l'ordre d'acheminer les divisions de Panzer en direction de la Somme, laissant à l'infanterie la mission de s'emparer de la poche de Dunkerque.

D'heure en heure, la pression ennemie sur Dunkerque augmente d'intensité. La tête de pont se trouve maintenant prise sous le feu de l'artillerie ennemie. Ce jour-là, les pertes sont encore plus élevées que la veille. Dans les premières heures de la matinée, une torpille touche et coupe en deux le destroyer Wakeful, qui coule en quinze secondes, entraînant au fond une grande partie des soldats qui se trouvaient à bord. Un peu plus tard, un autre destroyer, le Grafton, est torpillé à son tour. L'engin explose sous le carré, tuant 35 officiers de l'armée. Des balles de mitrailleuses blessent à mort son commandant alors qu'il se trouvait sur le pont. Puis, peu après, le navire coule. Le Clan MacAlister, le plus gros navire marchand utilisé à Dunkerque, essuie un bombardement aérien et prend feu. À la suite d'une explosion sur le môle, une pluie de bloc de béton s’abat sur le Fenella, trouant sa coque sous la ligne de flottaison. Le bateau à roues Crested Eagle, qui recueillait les survivants du Fenella, est également touché. Il prend feu et s'échoue sur la plage à l'est du môle. Le Mona's Queen saute sur une mine et sombre en deux minutes. Les chalutiers Polly Johnson, Comfort, Nautilus et Calvi connaissent le même sort. De nombreux autres navires, et notamment le destroyer français Mistral, subissent de très graves avaries.

Ces ravages sont dus, pour l'essentiel, à un très violent bombardement aérien qui a commencé après 16h, une fois que le vent a tourné en poussant vers la terre l’épais nuage de fumée qui dissimulait jusque-là le port et la rade. À 19h, toute activité a cessé sur le môle et Dunkerque avise l'amiral Ramsay que le port est « bloqué par des navires endommagés et que l'évacuation devra désormais se poursuivre à partir des plages ».

Ces plages ne sont pas moins épargnées. Elles sont soumises aux attaques continuelles de la Luftwaffe. Deux bâtiments du Southern Railway, le Normannia et le Lorina sont coulés. Le dragueur de mines Gracie Fields, peu après son départ de La Panne, alors qu'il transporte 750 hommes à bord, reçoit une bombe qui crève ses canalisations et bloque son gouvernail. Les machines ne peuvent être stoppées et le navire tourne en rond jusqu'à ce qu'il s'enfonce sous les flots. Le Waverley, autre dragueur de mines, est attaqué et coulé par douze Heinkel.

Devant ces pertes considérables, l'Amirauté décide de retirer de Dunkerque tous les destroyers modernes. Si les pertes se poursuivent à ce rythme, les lignes maritimes anglaises sont sérieusement menacées. La situation est donc désespérée lorsque, le 30 au matin, le contre-amiral Wake-Walker, envoyé avec des commodores pour renforcer l'organisation navale de Dunkerque, prend pour la première fois ses fonctions. Pour mener l'opération à bien, il ne reste plus que quinze destroyers parmi les plus âgés et les plus petits. Compte tenu du nombre important de bâtiments endommagés ou perdus, il semble impossible de poursuivre l'évacuation à un rythme suffisant pour faire passer en Angleterre le gros du B.E.F. avant que les Allemands ne réduisent la tête de pont allié. À midi, l'amiral Ramsay est informé de la situation. Il téléphone au Premier Lord de l'Amirauté et obtient finalement l'envoi de six destroyers modernes à Dunkerque.

Dans la matinée, le nombre de soldats évacués est encourageant. Les conditions se sont considérablement améliorées. La mer est plus calme, les nuages bas et la fumée des réservoirs d'essence qui brûlent toujours fournissent une protection aérienne efficace. Malgré les dommages subis, le môle est encore utilisable. Pour pallier l'absence de jetée, les Anglais ont formé des estacades en alignant des camions perpendiculairement à la mer. Pour rationaliser les embarquements, un organisme régulateur franco-britannique a été mis sur pied. Une nouvelle répartition des plages est réalisée, susceptible d'être modifiée progressivement en faveur des troupes françaises au fur et à mesure des possibilités. Ce système permet d'embarquer, le 30, des éléments français en secteur britannique, à Bray-Dunes.

Ce 30 mai, sept vieux destroyers britanniques transportent chacun plus d'un millier d'hommes. Le paquebot Isle of Guernesey ramène près de 500 blessés. Les petites embarcations assurent maintenant la navette entre les plages et les gros navires mouillés en eau profonde. Ces embarcations sont très diversifiées : bateaux de sauvetage, chaloupes, canots minuscules, remorqueurs de rivière, bateau de pêche français et belges, bateaux de plaisance, petits bâtiments de transport, yachts, chalands de la Tamise, ...

Allan Barrel, qui se trouve à bord d'une de ces embarcations, raconte :
« Nous regardions ce qui ressemblait à des milliers de bâtonnets alignés sur la plage et nous fûmes stupéfaits de les voir se transformer en une foule grouillante. Je pensais en ramasser 70 ou 80 et filer. Avec le soleil derrière moi, j'estimais pouvoir toucher un port ou l'autre de la côte est. Nous chargions ainsi le Canvey Queen, quand je me rendis compte que ce serait égoïste de partir alors que plusieurs destroyers et autres grands bâtiments attendaient au large d'être « approvisionnés » en hommes par de petits bateaux. Je décidai donc que c'était à nous de le faire.
» Nous pouvions transporter soixante hommes assis, soit, avec ceux qui restaient debout, environ 80 soldats britanniques, épuisés, souvent pieds nus, parfois vêtus de leur seul pantalon, mais encore assez en forme pour grimper à bord des destroyers. Nous fîmes autant de voyages qu'il en fallut pour remplir ce navire...
» La navigation était extrêmement difficile, à cause des épaves, des bateaux renversés la quille en l'air, des torpilles, et des soldats qui essayaient de se comporter en marins pour la première fois de leur vie. Ils faisaient avancer leurs coques de noix jusqu'à mon bord en utilisant les crosses de leurs fusils en guise de rames. Beaucoup criaient qu'ils coulaient. Je ne pouvais pas les aider : je m'approchais du rivage autant que j'osais le faire...
» Plus tard, je recueillis les passagers de deux ou trois grands radeaux Carley, bourrés à craquer, chargés qu'ils étaient chacun d'une cinquantaine d'hommes debout qui avaient de l'eau jusqu'à la taille. Nous nous dirigions vers notre destroyer quand le moteur stoppa, l'hélice bloquée, je crois, par un corps humain. Il y avait des tas de corps en eau peu profonde. Des marins plongèrent et essayèrent en vain d'ôter l'obstacle. J'étais trop épuisé pour piquer moi-même une tête dans l'épaisse couche de mazout qui nous entourait et plutôt que de demeurer sur notre bateau désormais inutile, je demandai à être embarqué à bord d'un navire de la flotte. Perdre ce bateau, mon gagne-pain, fut la goutte qui fit déborder le vase. Je jetai un dernier regard à la plage, m'écroulai sous un canon, mis ma tête dans mes mains et priai. »

De son côté, le commandant d'un bateau de sauvetage de Margate, le Lord Southborough rapporte : « Les choses allaient bien mal. Les soldats arrivaient de tous les côtés et se noyaient tout près de nous. Nous n'y pouvions rien et la dernière fois que je regagnai le rivage, il me sembla que nous faisions plus de mal que de bien en attirant les hommes loin de la terre parce que les lames de fond les entraînaient et qu'avec leurs vêtements trop lourds ils étaient incapables de revenir à la surface. »

Malgré les difficultés rencontrées, à la tombée du jour, 53 823 hommes ont regagné l'Angleterre, soit 6500 de plus que la veille. Cette même journée est marquée par la perte du torpilleur français Bourrasque.

Le 31 mai, le vent disperse la fumée et les nuages. La canonnade et les bombardements, qui avaient baissé en intensité, reprennent de plus belle. L'artillerie allemande, installée de l'autre côté de Nieuport, pilonne les plages de La Panne. Les Allemands installent des batteries côtières, de part et d'autre de la ville. Celles-ci obligent les bâtiments alliés à faire route directe au-dessus des bancs, ce qui n'est possible qu'à certaines heures de la marée. La Luftwaffe revient en force et coule le destroyer français Sirocco et endommage sérieusement deux autres bâtiments du même type et de la même nationalité. Malgré ces circonstances défavorables, il ne reste plus, à la fin de la journée, que 20 000 soldats anglais à embarquer.

Le cabinet britannique a décidé que le chef du corps expéditionnaire rentrerait en Angleterre, lorsque l'effectif des soldats anglais restant à terre ne dépasserait plus 2 divisions. Cette condition étant remplie, Lord Gort prépare son départ. Il rencontre l'amiral Abrial et le général Falgade à qui il fait part de son ordre de rappel. Il déclare : « Je laisse sur le continent le général Alexander avec trois divisions qui passent sous vos ordres pour la défense de la tête de pont. » Cette décision est confirmée par écrit, et le général Falgade prend aussitôt compte de ses trois divisions pour organiser un plan de défense. Mais un nouvel incident va se produire.

À Paris, un Conseil Suprême interallié se tient à 14 heures au ministère de la Guerre. Paul Reynaud accepte l'idée émise par Churchill d'évacuer les troupes françaises à Narvik pour les ramener en France, où elles seront très utiles sur le front de la Somme. Churchill annonce qu'aux dernières nouvelles, 165 000 hommes, dont 10 000 blessés, ont pu être évacués de Dunkerque. Mais, les Français reprochent aux Anglais la disproportion entre le nombre de soldats britanniques et de soldats français évacués. Le président du Conseil fait observer que sur les 220 000 Anglais encerclés à Dunkerque, 150 000 ont été évacués, tandis que sur les 200 000 Français, 15 000 seulement l'ont été à la date du 31 mai. Il insiste sur le fait qu'il faut absolument arriver à corriger cette disproportion, car si ces chiffres venaient à être connus du public français, ils pourraient provoquer des réactions dangereuses. Désireux d'ôter aux Français tout motif de réclamation au sujet de la priorité que les Anglais ont donné jusqu'ici à l'évacuation de leurs propres troupes, Churchill décide que les trois divisions britanniques restant à l'intérieur du périmètre de Dunkerque soutiendront le choc et permettront aux divisions françaises de s'échapper. Paul Reynaud cherche à obtenir l'envoi de troupes anglaises en France, ainsi que le plein appui de la RAF, pour la seconde phase de l'offensive. Churchill ne promet rien. Il insiste sur les pertes subies par son armée et la nécessité de reconstituer sans délai des divisions nouvelles.

Dans l'après-midi, le général Alexander informe l'amiral Abrial et le général Falgade qu'il doit rembarquer cette nuit pour l'Angleterre avec ses trois divisions. Cette déclaration provoque une véritable stupeur du côté français. Ces derniers tentent de faire revenir Alexander sur sa décision, mais en vain. « Lord Gort est actuellement en mer, répond Alexander. Je suis le seul responsable, sur le continent, du commandement des troupes anglaises non embarquées. Si nous restons ici 24 heures de plus, nous serons tous faits prisonniers. J'ai, par suite, décidé de rembarquer sans attendre. » Sous la pression des Français, le général Alexander consent finalement à retarder son embarquement au lendemain, 1er juin. L'amiral Abrial reçoit un télégramme de Paris l'informant qu'au cours du Conseil Suprême, tenu le jour même, il a été décidé que « les troupes britanniques resteront en arrière-garde, le plus longtemps possible ». Il montre cet dépêche à Alexander qui déclare « Si mon Premier Ministre avait été ici, au lieu d'être à Paris, il n'aurait jamais souscrit aux conditions ci-dessus ». Estimant que la survie du corps expéditionnaire est gravement menacée, Alexander décide de passer outre et maintient sa décision d'évacuer.

Pendant ce temps, les débris de la Ire armée continuent à se battre héroïquement dans la région de Lille, immobilisant sept divisions allemandes. Les munitions commencent à manquer, et les blessés doivent être évacués sur les hôpitaux de Lille, déjà occupés par les Allemands. À 15h, le général von Reichenau demande la reddition des troupes françaises ; il rend hommage à leur héroïsme et se déclare prêt à leur accorder les honneurs de la guerre. Le lendemain, 1er juin, les restes de la Ire armée capitulent après avoir épuisé leurs munitions. À 9h, deux bataillons de marche, constitués par des délégations de toutes les unités qui ont participé à la bataille défilent en armes sur la grande place de Lille, devant le général Wegner. Un détachement allemand leur rend les honneurs.

Au conseil de guerre, réuni à Charleville le 24, Hitler avait fixé au 31 mai le déclenchement de la deuxième phase de l'offensive. Mais cette date devra être reculée de six jours, pour permettre aux Panzerdivisionen, engagées sans répit depuis le 10 mai, de recompléter et de réviser leur matériel. Les Allemands se préparent à en finir avec la poche de Dunkerque et accentuent la pression. Dans les aires d'embarquement, de plus en plus de soldats français, isolés, errent. Le désordre ambiant favorise les pillages et les exactions diverses. Parmi les hommes en instance d'embarquement, le moral est au plus bas et l'atmosphère générale tourne à la débandade.

Le 1er juin, la Luftwaffe lance la plus violente attaque de toute l'opération. Ses avions bombardent et mitraillent avec acharnement l'ensemble des plages de La Panne. En mer et dans le port, les « Stuka » attaquent les navires serrés les uns contre les autres. En quelques heures, un destroyer français et trois britanniques, ainsi que deux vapeurs de la Manche, un dragueur de mines et une canonnière, sont envoyés par le fond. Quatre destroyers sont touchés. Les bombardements causent aussi de nombreuses pertes à terre. Parmi les victimes figure le général Janssen, commandant la 12e DIM, tué en fin de journée dans l’enceinte du fort des Dunes.

Au milieu de cet enfer, l'amiral Abrial et l'amiral Platon, nommé gouverneur de Dunkerque, font l'impossible pour assurer le mouvement des troupes à travers la ville et diriger les colonnes de rescapés vers les plages les moins exposées au feu de l'ennemi. À 18h, lorsque toutes les unités non prisonnières se trouvent à l'intérieur du camp retranché, et que l'embarquement du corps de cavalerie est terminé, le général Blanchard part sur le Bouclier en direction de Douvres. Ce bâtiment emporte également le général Langlois, commandant le corps de cavalerie, et son état-major.

« Il devenait évident que, dans ces conditions, écrit l'amiral Ramsay, la poursuite de l'opération en plein jour entraînerait une perte de navires et d'hommes hors de proportion avec le nombre des soldats rapatriés et que, si cela continuait, le rythme de l'évacuation ralentirait automatiquement et très vite. » L'Amirauté ordonne d’interrompre tous les embarquements de jour. Dès lors, les opérations d'évacuation devront avoir lieu de nuit.

Cette nuit-là, le général Alexander donne l'ordre aux dernières unités anglaises de se replier sur le port, et d'embarquer dans les plus brefs délais possibles. À minuit, le total des hommes évacués au cours de ce 1er juin, atteint 64 429. Lorsque le soleil se lève sur Dunkerque, le B.E.F. a été évacué dans sa quasi-totalité. Mais 30 000 à 40 000 Français sont encore là. Après avoir couvert l'embarquement de la majeure partie du corps expéditionnaire, les Français semblent être abandonnés à leur sort.

Le général Weygand adresse le télégramme suivant au général Lelong pour être transmis au haut commandement britannique :
« Prière faire immédiatement démarche auprès du haut commandement britannique pour lui communiquer ce qui suit :
Amiral Nord1 a télégraphié ce matin qu'en dehors des 25 000 Français qui défendent la tête de pont Dunkerque, il reste encore 22 000 autres Français environ. Tous les Britanniques seront partis ce soir. Comme on peut espérer dans la nuit prochaine évacuer 22 000 hommes, il restera encore demain matin les 25 000 défenseurs.
En conséquence, amiral Nord a déclaré qu'il restait à Dunkerque et qu'il faisait différer embouteillage. Il demande que tous les moyens flottants et aériens britanniques lui soient donnés demain, soit lundi, afin d'évacuer les 25 000 combattants, qui en restant sur place, auront permis aux derniers contingents britanniques de prendre la mer.
Insistez de façon la plus pressante, au nom du général commandant en chef, pour que satisfaction soit donnée à demande de l'amiral Nord et souligner que la solidarité des deux armées exige que l'arrière-garde française ne soit pas sacrifiée. »

De son côté, l'amiral Darlan proteste énergiquement auprès de l'Amirauté britannique, contre « la façon dont elle semble se désintéresser du sort de la bataille de Dunkerque, maintenant que les contingents anglais sont en sécurité. » « À partir du moment où les embarquements anglais ont été terminés, écrit le général Falgade, on n'a plus vu aucun avion anglais dans le ciel de Dunkerque. » Les bateaux anglais ont disparu. De ce fait, la situation des troupes encerclées s’aggrave.

Le 2 juin, dans la nuit, les derniers éléments du B.E.F. ont été évacués. Le général Alexander est emmené par l'amiral Wake-Walker et, à 23h30, le capitaine Tennant envoie à Dunkerque un message court et triomphant : « B.E.F. évacué ». Dès lors, le rythme d'évacuation des unités françaises s'accélère. L'amiral Darlan télégraphie à l'amiral Abrial : « Faites tous vos efforts pour terminer l'embarquement cette nuit. Cinq grands torpilleurs ont été coulés, sur neuf. » Dans la nuit du 2 au 3 juin, 30 000 hommes parviennent à évacuer.

Le lendemain, les Allemands encerclent complètement le périmètre. L'arrière-garde française affronte vaillamment des forces bien supérieures, mais l'ennemi la contraint à se replier sur les abords de la ville, à quatre kilomètres à peine du môle est. La résistance du périmètre défensif de la tête de pont arrive à son terme. Les autorités navales françaises et britanniques décident d'un commun accord que cette arrière-garde, estimée à 30 000 hommes, sera évacuée dans la nuit. L'amiral Ramsay fait envoyer les navires nécessaires. Mais il y a bien plus de 30 000 soldats français à Dunkerque. Quand les hommes du général Barthélemy rompent le contact avec l'ennemi et gagnent le rivage, ils sont surpris de découvrir devant eux une immense foule de soldats attendant d'embarquer.

Dans la nuit du 3 au 4 juin, un suprême effort est fait pour évacuer les dernières troupes encerclées. Ce seront les derniers embarquements. Vers 22h, l'amiral Abrial, le général Falgade, commandant le 16e corps d'armée, et quelques autres officiers supérieurs s'embarquent sur une petite vedette rapide. L'amiral Abrial décide de ne quitter le port que lorsque les embarquements seront terminés, de sorte que de 22h à 2h du matin, la vedette effectue une ronde d'inspection dans les différents bassins du port et au large des plages avoisinantes. La navigation est difficile. L'obscurité est totale. Chenaux, bassins et abords des plages sont encombrés de débris flottants de toutes sortes provenant de bateaux coulés et parsemés d'épaves de toutes dimensions. « De temps à autre, raconte le général Falgade, une masse noire et imposante émerge de l'ombre à quelques mètres en avant de la vedette et navigue droit sur elle. C'est un des derniers vapeurs qui entre dans le port et cherche le quai qui lui a été assigné. La vedette l'évite de justesse et poursuit sa ronde. » Pendant ce temps, l'amiral Platon, qui s'est attardé à terre, ne trouve pas la vedette sur laquelle il doit embarquer. Il monte finalement à bord du New-Haven.

Les opérations d'embarquement touchent à leur fin. Après avoir constaté que l'on a fait sauter les môles et que le port a été rendu inutilisable, l'amiral Abrial donne l'ordre de mettre cap sur Douvres. Lorsque le vieux destroyer Shikari, dernier navire à quitter Dunkerque, appareille pour l'Angleterre à 3h40, 338 682 hommes ont été évacués depuis le début de l'opération Dynamo. Parmi eux, 123 095 combattants français ont pu être soustraits à l'ennemi. 40 000 hommes, appartenant pour la plupart à la 12e DIM, à la 68e DI et au secteur fortifié des Flandres sont encore sur place.

Le 4 juin, à 8h20, les premiers détachements allemands sont signalés dans la ville. Estimant qu'il est l'officier du grade le plus élevé, le général Beaufrère, commandant la 68e DI, décide de prendre contact avec le commandement allemand en vue de la reddition. Il fait amener un soldat allemand et le charge de prévenir son officier qu'il est prêt à parler avec le général allemand qui commande le secteur. À 8h30, une auto de la Wehrmacht vient chercher le général Beaufrère et le lieutenant de Termont. Les deux officiers sont conduits auprès du général von Kranz, à qui le général Beaufrère fait part de la reddition de Dunkerque.

La première phase de la campagne de France est terminée. Le haut commandement allemand publie un communiqué dans lequel il annonce que « la grande bataille des Flandres et de l'Artois est terminée ». Cependant, la Wehrmacht n'a pas atteint pleinement les objectifs qu'elle s'était fixée. Le groupe d'armées n°1 et le corps expéditionnaire anglais n'ont pas été détruits. Les Allemands ont laissé échapper une partie de leur proie. « Nous espérions capturer l'armée anglaise tout entière, dira plus tard le maréchal Keitel, mais les forces que nous avions à Abbeville étaient insuffisantes, et celles qui venaient de l'est n'intervinrent pas assez vite, si bien qu'il resta une brèche, par où l'ennemi s'écoula. » La bataille de Dunkerque est une défaite tactique et stratégique pour Hitler, qui ne peut ainsi contraindre la Grande-Bretagne à négocier une paix séparée. L'historien américain Walter Lord écrit : « Nombre de généraux allemands considèrent la bataille de Dunkerque comme un tournant de la guerre : si le corps expéditionnaire britannique avait été fait prisonnier, la Grande-Bretagne aurait été vaincue ; si cela était arrivé, l'Allemagne aurait pu concentrer toutes ses forces sur la Russie ; Stalingrad n'aurait pas eu lieu. »

L'opération Dynamo est un succès remarquable. La résistance acharnée des défenseurs de Lille, qui a retardé les Allemands plusieurs jours, a contribué à ce succès. La réussite de l'opération tient aussi pour une grande part aux atermoiements allemands. À Londres, le gouvernement est satisfait de la réussite de l'opération. Au début de la semaine précédente, le Premier ministre a avisé la Chambre des communes que le pays doit « se préparer à apprendre de bien pénibles nouvelles ». Mais à présent, comme il l'écrira plus tard : « Au plus profond de la défaite, le peuple britannique, uni et indomptable, se couvrit de gloire [...], un vent de sublime grandeur souffla d'un bout à l'autre de notre île... »

D'après le colonel de Bardies, l'évacuation des troupes françaises « pourrait passer pour un chef-d’œuvre s'il ne fallait admettre, encore une fois, que les Allemands qui auraient pu jeter le gros de leurs forces sur les armées en déroute, et les achever sur place, avaient déjà pris leur décision d'en finir d'abord avec la France et, durant notre retraite sur Dunkerque et notre embarquement, ne s’organisaient déjà face au sud. »

Le maréchal Keitel rend hommage, lui aussi, à la façon dont fut menée l'évacuation des troupes alliées : « L'évacuation de Dunkerque fut une réussite étonnante, déclare-t-il. On prit jusqu'à deux mille hommes à bord d'un seul destroyer... Il est vrai qu'ils ne purent sauver, de tout leur matériel, que leurs pistolets. Je n'ai jamais vu de ma vie un plus grand amoncellement d'armes, de véhicules, d'essence, etc., qu'à Dunkerque. »

En effet, cette victoire n'est pas dépourvue de conséquences qui vont peser sur l'avenir de la bataille de France. Les forces franco-britanniques ont subi des pertes énormes. Le corps expéditionnaire a été sauvé, mais au prix de 68 111 tués, blessés ou prisonniers. Les Britanniques ont dû abandonner sur le sol français 2472 canons, 63 879 véhicules, 20 548 motocyclettes et plus de 500 000 tonnes de vivres et munitions. À l'issue de l'opération Dynamo, la situation de la Grande-Bretagne est préoccupante. L'armée anglaise, même si l'essentiel du B.E.F. a été sauvé, n'est plus en mesure d'intervenir avant plusieurs mois sur le continent faute de matériel. Il ne reste plus, sur le territoire métropolitain, que 500 pièces d'artillerie disponibles, y compris celles que l'on a retiré des musées. La Royal Navy a subi de lourdes pertes. Sur les 243 bâtiments coulés à Dunkerque (l'opération Dynamo en a mobilisé près d'un millier), se trouve 6 destroyers anglais et 19 autres ont subi de sérieuses avaries. La R.A.F. sort de l'opération Dynamo gravement affaiblie. Côté français, de nombreuses unités ne pourront être rééquipées. La bataille de Dunkerque marque également l'amorce d'une rupture entre Londres et Paris.

Au cours de l'après-midi du 4 juin, devant la Chambre des communes, Churchill prononce un discours rempli d'émotion, dans lequel il rend un bel hommage à la marine et à l'aviation :
« 335 000 hommes, français et anglais, ont été arrachés à la mort et à la honte, et débarqués dans un pays où les attendent d'autres tâches urgentes. Cette délivrance, il faut bien nous garder de lui décerner les attributs d'une victoire. On ne gagne pas une guerre par des évacuations.
» Dunkerque fut une grande épreuve de force entre les aviations allemande et britannique. Pouvait-on concevoir, pour les Allemands, de but plus alléchant dans la guerre aérienne, que de rendre l'évacuation des plages impossible et de couler tous ces navires qui s'étalaient par centaines, presque par milliers ? Pouvait-on imaginer objectif militaire plus important et plus chargé de sens pour l'avenir de cette guerre, que Dunkerque ? Ils firent tout ce qu'ils purent... et ce fut pour eux un échec.
» Néanmoins, le salut de notre armée ne doit pas nous dissimuler un fait : ce qui s'est passé en France et en Belgique constitue un immense désastre militaire. L'armée française est affaiblie ; l'armée belge est perdue ; une grande partie des lignes fortifiées dans lesquelles tant d'espoirs avaient été placés, de précieuses régions minières et des usines en grand nombre sont tombées aux mains de l'ennemi ; cet ennemi tient tous les ports de la Manche ; et enfin, nous devrons nous attendre à ce qu'il frappe un nouveau coup presque immédiatement, dirigé soit contre la France, soit contre nous-mêmes...
» Mais quoi qu'il arrive, nous marcherons jusqu'à la fin. Nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et sur les océans, nous nous battrons dans les airs avec une force et une confiance croissantes, nous défendrons notre île quel qu'en soit le prix, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les aérodromes, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons sur les collines, nous nous rendrons jamais !
» Et même si – ce que je ne crois pas un instant possible – notre île ou une grande partie de notre île devait être submergée et affamée, alors notre Empire au-delà des mers, armé et gardé par la flotte britannique, continuerait le combat, jusqu'à ce qu'un jour, à l'heure que Dieu choisira, le Nouveau Monde, de toute sa force et sa puissance, s'avance pour secourir et libérer l'Ancien. »

Si, comme Churchill l'affirme, l'opération d'évacuation de Dunkerque ne peut pas être considérée comme une victoire, elle a néanmoins des conséquences importantes. En comprenant que la catastrophe a été évité de justesse et que l'on peut entendre tonner le canon de l'autre côté de la Manche, les Anglais reçoivent l'impulsion qui leur a manqué jusque-là. Ils sont désormais résolus à se battre et à vaincre. Si, pour l'Angleterre, Dunkerque représente « la fin du commencement » ; pour la France, il marque « le commencement de la fin ».

1. Titre sous lequel on désigne l'amiral Abrial, commandant le théâtre d'opérations maritime du Nord.

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